n°17 : L’ amour des enfants

Le Télémaque n°17 (2000/1)

English version

 

 

 

On peut distinguer deux types de société : les unes font plutôt confiance en l’enfance et en ses possibilités d’invention ; les autres s’en protègent et mettent en place des dispositifs de contrôle. Entre ces deux pôles, une variété d’attitudes sont possibles et on peut ramener à six les figures possibles de l’enfance : l’enfant idéal, image d’un bonheur perdu et toujours désiré ; l’enfant sacré, auquel les adultes confient le soin de porter leurs espoirs ; l’enfant Eros, qui forme avec la figure maternelle de Venus un couple où l’homme est absent ; l’enfant victime, vers lequel convergent toutes les violences sociales et qu’il faut protéger ; l’enfant marchandise, objet commercial ou bancaire ; l’enfant soldat, enfin, jugé assez âgé pour aller mourir sur les champs de bataille.

Ouverture, par Sylvie Courtine-Denamy (philosophe)

Chronique morale : Des citoyens, des mineurs et des majeurs, par Hubert Vincent (IUFM Nord-Pas-de-Calais)

Le point de départ est la revendication des associations de chômeurs de recevoir du gouvernement une prime de Noël. Hubert Vincent analyse cette situation riche de faux-semblants pour poser la question du droit, de la reconnaissance et de la responsabilité politique. Il y voit aussi des points de départ instructifs pour conduire à l’école l’éducation à la citoyenneté, en particulier sur ce point : comment l’instance légitime (les enseignants) peuvent-ils amener sans démagogie les élèves (dont les demandes peuvent paraître absurdes et malgré cela) à participer de façon raisonnée à des prises de décision.

Notion : Déontologie professionnelle, par François Jacquet-Francillon (INRP)

Certaines professions ont établi pour elles-mêmes des «codes» de déontologie. Ils sont à la fois l’expression et la mise en forme de la «moralité publique», dans certains de ses aspects. Sur cette base, l’auteur distingue des devoirs relevant de la morale commune (honnêteté, respect d’autrui) et d’autres relevant de la conscience professionnelle d’une part, de l’éthique professionnelle d’autre part. Il en explore et en analyse les formes et les conditions pour discuter de questions difficiles : quel bien, quel idéal, quelles valeurs se trouvent ici en jeu – au plus profond de chacun ? Mais ce type d’interrogation sur l’exercice du métier ouvre aussi l’espace des souffrances professionnelles.

Dossier : L’amour des enfants

Présentation, par Alain Vergnioux (Université de Caen)

Aimer les élèves, un tabou, par Pascal Bouchard (écrivain, journaliste)

L’auteur fait l’hypothèse d’un «être enseignant» qui se laisse percevoir à travers des comportements collectifs, souvent de résistance, un inconscient producteur de «mythologies», de précepts, de grilles d’interprétation du réel. L’«être enseignant» dénie en particulier qu’il puisse circuler dans une classe du désir. C’est cet interdit qu’interroge Pascal Bouchard, pour montrer que les adolescents ont à la fois besoin de ce désir (qui médiatise leur rapport au savoir) et besoin d’en être protégés.

Que seront les futurs liens familiaux ?, par Boris Cyrulnik (éthologue)

Que seront les enfants de demain ? Pour répondre à cette question, il faut d’abord repérer les transformations économiques, sociales et biologiques qui remodèlent l’espace de la famille : de nouvelles formes de travail, des espaces de communication virtuels, mais aussi de nouvelles manières d’être des corps – quand l’enfantement devient techniquement maîtrisé et quand recule l’affaiblissement de la vieillesse. De nouveaux réseaux de socialisation offrent à l’enfant de nouveaux tuteurs de développement, de nouvelles cartographies affectives. «Être père», «être mère» s’inscrivent dans des fonctionnalités multiples : les enfants en seront-ils plus heureux, mieux aimés ? L’auteur se garde bien de toute prévision.

La relation maître-élève : Une subtile perversion toujours à l’oeuvre …, par Daniel Marcelli (CHU-CHR Poitiers)

Après un détour par la dimension homosexuelle institutionnalisée de l’éducation dans l’Antiquité grecque, l’auteur analyse les entrecroisements subtiles qui existent dans la relation pédagogique entre savoir et perversion. Deux voies s’ouvrent pour l’enfant, celle, émancipatrice, d’une sublimation acceptant la castration, l’autre, régressive, que l’auteur qualifie d’«épistémomanie». Mais le manque est aussi du côté de l’enseignant, dont le sort se partage entre la représentation d’un enfant ignorant qu’il faut remplir et celle d’un génie potentiel tout puissant face auquel ses pratiques professionnelles font pâle figure. Si les deux positions de l’enfant et du maître entrent en concordance, le fétiche passe de l’un à l’autre dans un plaisir partagé et pervers. Sinon, surviennent violences, révoltes, humiliations.

 «Qui aime bien, châtie bien» Le pédagogue et le corps de l’enfant dans la France du XIXe siècle, par Jean-Claude Caron (Université de Franche-Comté)

Malgré l’interdiction des châtiments corporels édictée dès la naissance de l’Université napoléonienne, la littérature du XIXe siècle abonde en témoignage sur la violence de l’école à l’égard des élèves, mais, selon le rapport des ouvrages de médecine et les archives judiciaires, les familles ne sont pas en reste. La fin du siècle voit apparaître les procès en pédophilie, question jusqu’alors laissée sous silence, mais ils concluent en général de façon indulgente en faveur des adultes. Que l’enfant soit malmené, on ne peut en douter : dans son corps en quelque sorte s’inscrit l’évolution de la morale.

 «Si petit enfant et si grand pêcheur», par Jean-Marc Lamarre (IUFM des Pays de Loire)

Par les droits qu’elle leur accorde, la Convention Internationale des Droits de l’Enfant veut considérer les enfants comme des adultes, des citoyens à part entière. N’y a-t-il pas là quelque paradoxe ? Faut-il voir dans cette attitude la volonté de compenser une image trop longtemps négative de l’enfance, image que nos habitudes de pensée rattachent à saint Augustin ? C’est à ce réexamen de la représentation augustinienne de l’enfant que J.-M. Lamarre consacre sa réflexion ; il montre que, la méditation d’Augustin sur l’enfance, plutôt que de lui faire porter tout le poids du pêché originel, en fait la métaphore de la faiblesse irréductible de l’humanité : l’enfant si pleinement humain ! S’il faut aimer les enfants, c’est, selon l’expression d’Hans Jonas, d’un amour de responsabilité, non de rachat ou de condescendance.

La charte de Mentor, par Marie-Louise Martinez (CNEFEI)

Étude : L’inspecteur Général Jules Lachelier face à l’anticléricalisme : une note inédite de 1889 sur l’«affaire Jules Thomas», par Laurent Fedi (lycée de Douai)

Jules Thomas, jeune professeur républicain, publie en 1889 un Manuel de philosophie morale assez critique à l’égard de la morale chrétienne sous l’argument d’hétéronomie. Il n’en fallait pas davantage pour inquiéter les notables, la hiérarchie et provoquer un rapport de l’Inspecteur Général J. Lachelier. Puisant dans des archives inédites, l’article nous éclaire sur la philosophie religieuse de Lachelier et ses rapports avec la religion, la place de Renouvier dans les débats philosophiques de l’époque et les enjeux qui pèsent sur un enseignement laïque de la philosophie dans le contexte difficile d’instauration de la IIIe République.

Actualité : Alfred Binet, «l’homme mystérieux», par Elisabeth Chapuis (Université Paris XIII)

L’année 1999 a marqué le centenaire de la Société Alfred Binet. Elisabeth Chapuis évoque la figure d’un homme demeuré marginal dans son époque et à bien des égards énigmatique. Surtout connu de la postérité comme l’inventeur de la psychométrie et l’initiateur à l’école parisienne de la Grange-aux-Belles des premières formes de la psychologie scolaire, il fut aussi un expérimentateur infatigable et audacieux, créateur de revues et auteur de pièces de théâtre à succès pour le Grand Guignol.

Pratiques : «Les temps difficiles» de Charles Dickens, par Patrick Thierry (IUFM de Versailles)

Le roman de Dickens, Les Temps difficiles, a été écrit en 1854. C’est une charge sarcastique contre le modèle d’une éducation positiviste, inféodée aux «faits», mais au delà c’est la philosophie utilitariste de Bentham et Mill qui est visée. Nous donnons des extraits des deux premiers chapitres. Le commentaire de Patrick Thierry en restitue ensuite le contexte et les enjeux et établit un rapprochement original entre le sort du héros de Dickens et le destin personnel de J.S. Mill, une sorte de désastre héroïque.